Le paysan, notre premier médecin

Je ne me trompe pas d’ennemi

Sur les plateaux de télévision, dans mes livres, au sein de mon entreprise ou de mes interviews, je ne cesse de battre en brèche les méfaits de l’industrialisation de l’agriculture sur notre santé. Aussi les agriculteurs, paysans et autres petits producteurs, ont pu se sentir visés par mes propos. Il est vrai que mon argumentation est virulente, vindicative, car j’ai la conviction absolue que nous sommes à la croisée des chemins. Si nous ne changeons pas, nous disparaissons. Purement et simplement. Au cœur du changement que j’appelle de mes vœux, le monde agricole. Mais je suis loin d’être un intégriste. Je ne mets pas tout le monde dans le même panier.

Aussi j’entends être tout-à-fait clair. Si j’accuse les industriels, si je démontre au fil de mes enquêtes leur mainmise morbide sur l’alimentation générale, j’éprouve un respect immense pour ceux qui travaillent la terre. Ceux qui, j’aimerais le rappeler ici, sont étranglés par les industriels. Ceux qui n’ont pas les ressources pour résister à la puissance financière de groupes qui imposent leurs moyens de production. Ceux chez qui on retrouve chaque année un taux de suicide alarmant : un agriculteur se donne la mort tous les deux jours. Ceux qui, enfin, devraient être la pierre angulaire de la bonne santé de la population en fournissant des produits sains, vierges d’intrants chimiques néfastes, riches en vitamines et minéraux indispensables à l’organisme.

Quel plus noble métier que de travailler le sol pour donner à manger à l’autre ? Il y a là, je le crois, une dimension presque sacrée, et que l’industrie a dévoyée, souillée. Je rappelle que selon la récente étude de l’éminent sociologue Christian Baudelot, on se suicide moins chez les agriculteurs aux conditions de vie peu enviables des pays en développement. Là où, étrangement, le tas de billet vert ne compte pas plus que la santé du consommateur comme du producteur. Du moins pour le moment…

Paysan, tu peux en être sûr, je ne me trompe pas de cible, et je compte bien me battre à tes côtés.

Drôle de bascule

Dans les 20 ans qui ont suivi la fin de la 2ème guerre mondiale, le monde a découvert émerveillé le potentiel productif de l’industrialisation du monde agricole. Machines flambant neuves, produits censés décupler la production. Le marché n’a pas attendu. Ni une, ni deux, quelques grands groupes se sont partagé le gâteau. Ils se sont immédiatement assuré que personne d’autre n’y touche. Infiltration des milieux scientifiques, corruption des élus du peuple, le tout s’appuyant sur une économie supérieure en volume à celle du pétrole ! Imaginez les enjeux pour les Bayer, Syngenta, Monsanto et autres céréales-killers… Depuis un demi-siècle, notre agriculture a effectué une drôle de bascule. Elle a abandonné sa mission première, celle de nourrir correctement la population mondiale, tant en quantité qu’en qualité. Désormais, son unique raison d’être est le profit d’une poignée de privilégiés qui, je vous l’assure, ne sont pas assez fous pour manger leur propres produits.

Nous sommes le pouvoir

Je sais l’amour que portent nombre d’agriculteurs à la Terre, leur terre. Cet amour réel n’a rien à voir avec l’épuisement des sols, la destruction de la biodiversité sur plusieurs générations, le recours systématique aux pesticides ou l’explosion du nombre de cancers chez les agriculteurs. Nous en sommes arrivés au point totalement absurde où féconder la Terre, c’est la détruire. Et si nous ne réagissons pas, ce point sera celui de non-retour.

Les grands groupes de l’agro-alimentaire s’en frottent bien entendu les mains. Les autorité de (dé)régulations, minées par les conflits d’intérêts, ne sont pas dignes de la confiance des citoyens. Le politique a largement oublié qu’il tient son pouvoir de nos bulletins de vote. Coupé de la réalité, il ne prendra le problème à bras-le-corps que si sa réélection est en danger. Voilà pourquoi tous autant que nous sommes, quel que soit notre niveau d’implication, nous sommes le pouvoir. Oui, je le répète, nous sommes le pouvoir. C’est un choix qui s’offre à nous. Que voulons-nous ? Un monde où quelques centaines d’agro-manager formés à la gestion de pertes et de profits régissent nos cultures ? Ou un monde fait d’un milliard et demi de paysans habités par l’amour de leur travail ?

Mon choix est fait : c’est avec vous, paysans, que nous devons amorcer un changement résolument vital. Sans oublier que si vous devez produire autrement, nous devons aussi consommer autrement. Du producteur au consommateur, la chaîne ne doit être qu’un seul et même maillon. Fort, lié par le lien étroit de la ressource vitale qu’est la nourriture. C’est tout un tissu économique, social que nous devons reconstruire. Personne ne le fera à notre place. Cessons d’opposer sans relâche les catégories de population. Le paysan n’a jamais été l’ennemi du consommateur. « Que ton aliment soit ta première médecine », s’exclamait Hippocrate. Je crois que le message est clair. Il est temps que le paysan reprenne la place de choix dans la société qu’il occupe depuis la nuit des temps : notre premier médecin.

Par Erwann Menthéour.


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