Sexualité et course à pied… Lesion intime ?

Course à pied et sexualité, quelle relation ?

« Le problème ce n’est pas que les gars fassent l’amour avant une Finale… c’est seulement qu’ils passent toute la nuit à trouver le bon coup ! ». C’est ainsi que s’exprimait un entraîneur américain d’une grande équipe universitaire, comme nous le révèle le physiologiste (et coureur d’ultra) Sud-Africain Tim Noakes dans son livre « Lore of running ». Alors faut-il vraiment tordre le cou (p) à cette idée qui voudrait que sexualité et performance feraient mauvais ménage ?

Une vie intime en fractionné

Dans cet aphorisme du coach d’Outre-Atlantique, on trouve un condensé de toutes les idées reçues et de les tabous qui accompagnent le sujet du sexe et de la course à pied. On relève d’abord l’allusion à l’incompatibilité éventuelle entre l’acte sexuel et la concentration, nécessaire au sportif tout entier tendu vers son objectif. Les nombreux écrits consacrés à cette question n’ont guère fait avancer les coureuses et les coureurs sur le sujet. Car en dépit de la facilité de notre époque à mettre à nu le corps, il devient de plus en plus difficile de mettre à jour les peurs et les croyances qui encombrent l’esprit. Je suis sûr que si on sondait un échantillon représentatif d’athlètes, beaucoup d’entre eux auraient bien du mal à dire si prendre son pied avant une course empêche ensuite d’en mettre un devant l’autre. La seconde idée reçue, la plus terrible sans doute, résume la sexualité à un acte ne mettant en jeu que la partie la plus archaïque de notre cerveau (le « reptilien »), celui-là même qui oeuvrait quand nos lointains ancêtres du paléolithique attrapaient leurs compagnes par les cheveux et les attiraient au fin fond de la grotte. Sans doute cela s’explique-t-il du fait que, plus que la décharge d’adrénaline, la montée d’hormones ou l’éventuelle amputation du temps de sommeil qui accompagnent l’acte, ce seraient les sentiments ou les émotions qui seraient subversifs. Cela me renvoie à la phrase maintes fois lâchée par un entraîneur de handball, à l’époque des sports-études et autres hauts lieux de convivialité : « Les mecs, vous pouvez sans problème aller voir des filles. Mais surtout ne tombez pas amoureux ! » Notez au passage l’usage du pluriel, ce qui pourrait paraître singulier si on ne voyait pas là l’expression symbolique d’une toute puissance masculine dominatrice, masochiste, celle qui a « des couilles » et n’aime pas les « pédés ». On l’aura compris, le regard posé par certains experts est évidemment imprégné de cette philosophie (si tant est que le mot convienne). Il ne satisfait évidemment pas un peloton d’âge plutôt mûr, dont la féminité s’affirme et s’affiche de plus en plus, et qui revendique « plaisir » et « équilibre » dans sa pratique sportive, et plus globalement dans la façon d’aborder les espaces majeurs de la vie quotidienne, tels que le rapport au tabagisme, à l’environnement, à la pollution, à l’alimentation, au sommeil. Qu’on le veuille ou non, à partir du moment ou le virus de la course nous est inoculé, on n’appréhende plus ces choses de la même manière. Il en va de même avec la sexualité.

Cela nous renvoie à la question de départ ; en quoi, finalement, course à pied et sexualité feraient-ils bon ou mauvais ménage ? Posons-nous les bonnes questions pour y répondre…

Courir allonge la durée de vie… Et parfois autre chose!

Un fait indéniable est à rappeler : Par la pratique régulière de notre discipline favorite, et les modifications d’hygiène de vie que cela suscite, nous réduisons notamment le risque de problèmes cardio-vasculaires (et par conséquent on diminue d’autant la probabilité d’avoir recours à des médicaments traitant ces affections). Or, même si ce sujet est intime, n’oublions pas que, chez les quinquagénaires (et au-delà), les soucis de tuyauterie et les médicaments destinés à les stabiliser constituent l’une des premières causes « physiologiques » d’impuissance masculine. Par conséquent en courant régulièrement (mais pas trop non plus) on favorise la fonction érectile masculine. Qu’en est-il de nos consoeurs coureuses ? L’avatar le plus redouté est sans conteste la baisse de libido qui accompagnerait l’approche de la ménopause. Or, s’il est exact que le « cataclysme » hormonal plus ou moins marqué qui accompagne cette période de la vie peut altérer le désir féminin, une grande part de cet effondrement est d’abord psychologique… et sans doute largement consécutif au comportement masculin qui ne se rend pas toujours désirable… Les petites saynettes de « Scènes de ménage » avec Gérard Hernandez mettent parfaitement en évidence les summum cette goujaterie qui érode le désir de leurs conjointes.

Au-delà de la dimension relationnelle, les difficultés rencontrées par les coureuses et les coureurs dans le cadre de leur vie sexuelle peuvent être liées à la solitude, au veuvage, aux séparations mal vécues (pléonasme ?) ou aux compensations qui amènent (souvent sur le tard) de nouveaux joggers venus oublier leurs soucis ou du coureur ou se « déstresser » (pour reprendre leur expression). Les gratifications qui en résultent peuvent alors les conduire à une approche boulimique de leur discipline, où courir ne sert plus uniquement à se faire plaisir ou à être en forme. Brillat Savarin écrivit un jour à propos de la gastronomie : « Les plaisirs de la table accompagnent tous les autres et ils restent les derniers pour nous consoler de leur perte ». On peut considérer, sans trop risquer de se tromper, que la course à pied emplit des fonctions similaires chez bon nombre d’athlètes meurtris par la vie. Cette approche déraisonnable, décrite là encore par Noakes sous l’expression « d’addict runners » (nul besoin de traduire cette expression, je pense) peut conduire à un état de profond épuisement. Dans ce tableau de surentraînement, certains bilans mettront en évidence la chute de paramètres hormonaux (testostérone chez l’homme, estrogènes chez la femme), qu’on aura trop vite fait de pointer du doigt comme étant les coupables de cet apparent désintérêt pour « la chose ». Le problème est évidemment plus profond, et avec cette brutale incapacité à se noyer dans la course, reviennent en pleine figure les problèmes qui n’avaient pas été résolus jusque alors. En quelque sorte, chez certains de ces athlètes, en particulier dans le monde de l’ultra, les bouffées d’endorphines (les molécules baptisées les « messagers du plaisir ») viennent beaucoup moins d’une sexualité mal vécue que des shoots qu’ils éprouvent lorsqu’ils entrent dans un état second sur leurs single tracks. Certains, comme le soulignait récemment la psychologue Claire Carrier lors d’un Congrès de Médecine du Sport, vont entretenir avec la sexualité le même rapport que celui qu’on observe chez les junkies… Selon les dernières statistiques (*), ce ainsi serait pas moins de 4% de la population française qui entrerait dans le cadre de la pratique sportive addictive !

Il existe une autre forme d’interférence entre course à pied et sexualité : Chez certains, le fait d’exister à travers une petite (ou grande) carrière sportive, devient peu à peu  l’élément central de leur vie. Outre l’adoption de règles draconiennes d’hygiène de vie (même pour le chien qui garde la maison pendant que les enfants et la maman vont applaudir le papa !) il va peu à peu se mettre en place des habitudes peu propices à la bagatelle : coucher avec les poules pour récupérer ou préparer la course du lendemain, abstention des prises d’alcool, limitation des invitations, enfermement dans la bulle les veilles de compétition, sieste dominicale non crapuleuse pour récupérer de la séance longue… jusqu’au jour où (à moins d’être deux à vivre au même rythme), le couple cède sous les assauts de ce que Noakes (toujours lui) baptise avec beaucoup de perspicacité : « selfish runner’s syndrome » (« le syndrome du coureur égocentrique »). Son instauration n’est pas liée, d’ailleurs, au statut du coureur. On peut valoir 2 h 20 au marathon et faire l’amour après avoir avalé les nouilles froides à la confiture le matin. Et se montrer chiant comme la mort en courant en 4 h la distance mythique… C’est juste une affaire d’état d’esprit.

(*) : Selon les bons mots d’Axel Kahn : « les statistiques, c’est comme les mini jupes. Ca laisse deviner beaucoup de choses, mais ça cache l’essentiel ».

MAIS AUSSI DES NOCES DE DIAMANT :

Tout, bien sûr, n’est pas aussi noir. Pour une grande majorité de coureurs et de coureuses, notamment parmi les vétéranes et les vétérans venus ou revenus sur le tard à la course, cette activité va au contraire (et heureusement !) participer à une vie sexuelle harmonieuse et épanouie. Les raisons à ce constat sont multiples. Citons pêle-mêle la réappropriation de l’estime de soi, la satisfaction de reprendre le contrôle de son corps, l’harmonie peu à peu retrouvée, la meilleure aptitude à gérer le stress, la possibilité de rencontrer une personne partageant certains goûts et certaines valeurs (rédhibitoires, au contraire, aux yeux du plus grand nombre). Ces facteurs vont alors participer au réveil du lion qui sommeille. La course à pied n’use pas forcément, ne fait pas vieillir prématurément, pas moins qu’une vie sédentaire, passive, assommée à coup de médicaments et de « malbouffe ». Au contraire, le propre des passions c’est d’entretenir la flamme. A l’hiver de sa vie Charlie Chaplin, dont la vie affective pourrait sans problème servir de matière à un roman, déclara : « J’ai mis toute ma vie à essayer de devenir jeune. J’y suis enfin arrivé ! »

De ce fait, dans le contexte d’une vie équilibrée, épanouissante, se déroulant dans un contexte de santé optimale, la vie sexuelle garde une place majeure. Et peu importe que le désir se manifeste la veille du Canigou, au soir d’une course, ou tout simplement lors d’une fausse sieste improvisée. La compétition suivante n’en sera que meilleure, et son résultat en sera vécu avec d’autant plus de recul. Il faut arrêter de penser que de laisser libre cours à son désir puisse pénaliser le sportif. Souvenons-nous de cette phrase de mon ami Bernard Brun, grand entraîneur, qui lâcha un jour au cours de l’une des nombreuses conversations que nous avons régulièrement : « Il est faux de croire qu’un athlète malheureux, même vainqueur, est un individu qui a réussi. Mieux vaut être heureux pour réussir. Car si on échoue, on reste heureux quoiqu’il arrive ! ». Rappelons-nous ; Bjorn Borg qui, au soir de ses victoires, dînait seul dans sa chambre, chichement, en se préparant déjà au succès suivant, en une quête perpétuellement inassouvie. Souvenons qu’il lui fallut trois divorces et une tentative de suicide pour enfin cicatriser les plaies de l’âme que son statut de plus grand joueur du monde, surnommé « Iceberg », avait échoué à soulager. Je ne pense pas qu’il existe meilleure conclusion à cet article.


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